[Interview]Aimé Jacquet : "sans bénévolat, il n'y aurait pas de football."

M. Jacquet, tout d?abord et avant de parler de sujets propres à la ligne éditoriale de notre journal, on ne pouvait ne pas revenir sur votre titre de champion du monde en 1998. Beaucoup d?images sont restées gravées à jamais dans votre mémoire. Néanmoins, si vous en aviez à retenir une, quelle serait-elle ?

Le sifflet final du match France - Brésil. C?était l?aboutissement de quatre ans de préparation pour vivre ce moment-là. C?était très fort !

Dans votre palmarès, vous avez gagné trois fois la coupe de France en tant que joueur avec l?AS St-Etienne et deux fois en tant qu?entraîneur avec les Girondins de Bordeaux. Que représente cette compétition à vos yeux ?

C?est la meilleure compétition qui peut mettre en valeur les différentes composantes du football mêlant les professionnels et les amateurs. Elle est le reflet du football dans sa diversité. Elle est indispensable.

Pour les amateurs, le but suprême est d?affronter une équipe de Ligue 1. Vous qui avez connu l?effet inverse, dans quel état d?esprit étiez-vous à l?idée de jouer contre des amateurs ?

Pour les professionnels, on redoute toujours ce style de match car le manque de détermination peut mettre l?équipe en difficulté. Après, c?est vrai que pour les amateurs c?est un rêve de rencontrer une équipe professionnelle dans un match couperet. Tout peut arriver dont l?exploit. De plus, l?effervescence médiatique, le soutien de toute une ville ou d?une région transcendent les plus petits.

On parle souvent de fête pour ces clubs et ces villages. La reconnaissance par le biais du football pour ces derniers est-elle pour vous le phénomène le plus important de ce sport ? Je pense que ceci n?est pas le phénomène le plus important du football. Par contre, il permet à beaucoup de clubs de retrouver dynamisme et enthousiasme.

On voit beaucoup de surprises dans cette compétition et les exemples ne manquent pas à l?image de Calais ou Libourne-Saint-Seurin. Dans nos pays voisins, on en voit beaucoup moins. Comment expliquez-vous cette particularité bien française ?

C?est tout à fait logique ! Tous les jeunes qui alimentent nos centres de formation ne deviennent pas tous professionnels. Beaucoup se retrouvent niveau tiré vers le haut. C?est tout simplement le résultat de la formation à la française !

Parmi vos cinq victoires en coupe de France, laquelle retiendrez-vous ?

Toutes sont présentes dans mon esprit. Le plus fort est le doublé sur une même saison, coupe de France et championnat (ndlr : Aimé Jacquet l?a réalisé deux fois en tant que joueur avec l?AS St- Etienne en 1968 et 1970 et une fois en tant qu?entraîneur avec les Girondins de Bordeaux en 1987). Tu es le meilleur partout. C?est la récompense de tout un travail, d?une grande régularité.

Les deux victoires avec Bordeaux face à Marseille devaient être particulières par rapport à l?opposition entre Claude Bez et Bernard Tapie ?

 Pour moi, tout cela était secondaire. Mon action était au-dessus de cette soi-disant opposition.

Pour revenir à votre carrière de joueur, vous avez rejoint l?AS Saint-Etienne à l?âge de 18 ans en provenance de l?US Couzan. Vous n?avez donc pas connu de centre de formation puisque que ce dernier n?existait pas. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

C?était une époque très différente de celle de maintenant. Le football au niveau du club était moins bien organisé sauf à Saint-Etienne où l?on permettait à des jeunes qui travaillent de pouvoir s?entraîner et de rejoindre l?effectif professionnel. Le club était à l?avant-garde de ce qui s?est développé ensuite.

Quelle vision avez-vous du centre de formation aujourd?hui ?

C?est la réussite du football en France. On le doit à des gens comme Fernand Sastre et Georges Boulogne. Malgré les inconvénients souvent mis en avant, les clubs qui n?ont pas un centre de formation performant sont condamnés à jouer les seconds rôles dans les années à venir, voire à quitter la grande élite.

Celui-ci n?atteint-il pas ses propres limites lorsque l?on voit la carrière atypique de certains joueurs à l?image de Franck Ribery ?

Comme dans toute profession, il y a des exceptions. Mais, concernant Franck Ribery, il était bien dans un centre de formation. S?il n?a pas suivi totalement la filière de la formation, il a été relancé grâce à la compétence de certains entraîneurs.

Que pensez-vous du phénomène qui veut que certains clubs européens aillent chercher des joueurs français parfois même trop jeunes ?

La formation à la française est une réussite reconnue, copiée et en progression constante. Il est donc normal qu?il y ait un attrait vers elle des grands clubs européens.

Les clubs français sont-ils condamnés à perdre leurs meilleurs jeunes ?

Pas du tout. Aux clubs français de faire confiance aux jeunes qui sont chez eux et qui montrent de grandes attitudes. En revanche, si un joueur ne sent pas cette confiance, il peut avoir envie de partir.

Etes-vous de ceux qui pensent que partir à 16 ans à l?étranger est bien trop jeune ?

Bien sûr. L?arrêt de la formation peut être déterminant pour la future carrière du joueur à qui il y aura ensuite un manque. Beaucoup passent à côté de ce qui aurait pu être une bonne carrière. Le club étranger doit être l?aboutissement d?une expérience encore plus grande et non le début d?une carrière.

Avec votre expérience à Canal +, vous êtes un observateur privilégié. Quels espoirs du football mondial vous ont tapé dans l?oeil ?

Vous savez, ce n?est pas à travers des matches de championnat que l?on peut se faire une idée sur la qualité des joueurs d?avenir, mais sur des grandes compétitions que sont les coupes d?Europe ou la coupe du Monde.

Pour revenir sur votre parcours, vous avez goûté au football amateur avec l?US Couzan. Quels souvenirs en gardez-vous ?

C?était le foot de la convivialité, de la jeunesse et du contact. C?était aussi le rassemblement de la compétition et de la camaraderie. Que de bons souvenirs que j?ai gardés en jouant avec les copains du village !

Le football de masse draine un certain nombre de valeurs. Qu?aimeriez-vous dire à tous ces bénévoles qui le font vivre ?

Bravo pour ce que vous faites ! Gardez votre engagement et votre passion. Une vie où l?on se sent utile est une vie pleine. Sans bénévolat, il n?y aurait pas de football.

Quelle opinion avez-vous des clubs professionnels qui se coupent de leur base ?

C?est la plus grave erreur qu?ils peuvent faire. L?identité d?un club passe par sa base, son histoire, son maillot. En rogner une partie, c?est le défigurer.

Dans une autre vie, auriez-vous aimé être un footballeur amateur ?

(Il réfléchit). Dans toutes les situations, seul l?amour du jeu m?a toujours guidé.

À quand remontent vos derniers contacts avec le club de Sail-sous-Couzan ?

C?est un contact permanent. Je suis souvent présent, je suis son évolution et je le soutiens. Le football maintient un village en vie par le retour le week-end des gens originaires du village qui reviennent pour jouer.

On ne pouvait pas vous laisser sans parler de l?AS St-Etienne avec qui vous avez joué pendant douze saisons. S?il y avait une image à retenir, laquelle viendrait en premier ?

C?est tout simplement l?ensemble de ces douze années à l?AS St-Etienne. C?est toute une vie de réussite. À cette époque, le club était le numéro un en France. J?ai joué avec des grands joueurs. Tout était super ! Ce sont les grands moments de ma vie.

Vous étiez à Geoffroy-Guichard pour commenter Saint-Etienne / Marseille. Comment vivez-vous ces retours dans le Chaudron ?

Avec toujours autant de plaisir. Ce sont des moments de bonheur et de partage que l?on ressent dans le comportement de ce public chaleureux. On voudrait toujours être à la place des joueurs.

L?ASSE a toujours été un club populaire. Comment ressentiez-vous ce soutien ?

Tout d?abord, c?était la ville du charbon, du textile et de la métallurgie. C?était le symbole du travail et de l?effort. On le ressentait sur le terrain. À travers les réactions du public, on savait ce que voulait dire « mouiller le maillot ». C?est quelque chose de légendaire.

Que représente ce club à vos yeux aujourd?hui ?

Un des meilleurs clubs de France voire d?Europe. Il y a, chez les responsables actuels, une volonté de s?adapter aux différentes situations qui se présentent. Il vit et existe dans une configuration personnalisée.

L?ASSE peut-elle redevenir ce grand club d?antan ?

Bien entendu, j?en suis convaincu. La richesse et la qualité de son environnement sont des atouts primordiaux. Il faut être patient.

Quel message souhaiteriez-vous leur transmettre ?

Le football fait partie intégrante de la société stéphanoise. C?est le pain quotidien de la population à travers sa forte identité. Il doit y avoir respect, humilité et sincérité.

Et pour finir, que peut-on vous souhaiter ?

La santé d?abord et garder ma passion. Que je reste en contact avec ce milieu le plus longtemps possible.


Propos recueillis par G.C. avec l?aimable participation d?Henri Emile.

Source : Actufoot42

Les statistiques et les pages du site www.anciensverts.com


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